Depuis des années, la France se déchire sur la question des vêtements dits « religieux ». En fait, il n’est souvent question que des pratiques dans le monde musulman. Les discours s’enflamment, les projets de loi se multiplient. Les positions sont tranchées, semblant irréconciliables. L’espace public doit-il être marqué par une neutralité vestimentaire ? Celle-ci ne doit-elle s’appliquer qu’à certaines personnes (les fonctionnaires par exemple) ou certains lieux (les établissements scolaires par exemple) ? Des tenues sont-elles des marques d’identité ou la manifestation d’une hostilité ? Chacun a son opinion. Nous n’allons pas, ici, ajouter au débat. Nous souhaitons le déplacer. Nous allons parcourir les pratiques de différentes religions, sans aborder la question de l’islam. À chacun de prendre ces éléments pour analyser le monde contemporain.
Le vêtement pour différencier
Les pouvoirs politiques se sont emparés du vêtement car le champ de la distinction leur permet d’imposer leurs conceptions de la société. Le geste est très ancien. En 1750, le Code d’Hammourabi dresse la liste des sanctions contre les femmes qui sortiraient non voilées. En Mésopotamie, vers -1 200, il est ainsi exigé : « Les femmes mariées, les veuves et les femmes assyriennes ne doivent pas avoir la tête découverte quand elles sortent dans la rue ».
Ailleurs, des signes sont imposés pour discriminer. Les tenants de cette orientation veulent « éviter le mélange », spécialement les relations sexuelles et, plus encore, les mariages mixtes. Ils rêvent de maintenir une « pureté » que tout écart personnel entacherait à jamais. Cela permet aussi de repérer pour contrôler et surveiller. Ainsi, le 23 août 1391, immédiatement après des violences survenues dans le quartier juif de Barcelone, les autorités municipales ordonnent « qu’aucun juif n’ose se déplacer dans la ville en habit de chrétien ». Quiconque y contreviendrait serait démasqué, puis banni.
Dans la Bagdad médiévale, le principe de la dhimma suppose des couleurs et des symboles pour chaque confession : jaune avec la figure d’un âne pour les juifs ; bleu et image d’un porc pour les chrétiens. L’occident n’échappe pas au phénomène. À partir du XIIIe siècle, une marque s’impose aux juifs : la rouelle, une pièce de tissu en forme d’anneau, portée bien visiblement sur la poitrine. Elle est jaune, couleur très négative dans l’imaginaire des couleurs, associée au mensonge, à la trahison et à la félonie. Elle est introduite en 1208, par Eudes de Sully, évêque de Paris ; en 1215, par le canon 68 du concile de Latran ; en 1222, en Angleterre… Inutile de rappeler le port de l’étoile jaune, imposé par les nazis avec le Polizeiverordnung über die Kennzeichnung der Juden [Règlement de police relatif à l’identification des Juifs] du 19 septembre 1941 : une marque qui est un pas essentiel vers la Solution Finale.
Le vêtement pour revendiquer
Le choix d’un vêtement particulier n’est pas toujours imposé. Il peut être une revendication. Les costumes marquent la différence entre sacré et profane. Dans le monde chrétien, les clercs manifestent ainsi leur position : crosse et mitre des évêques et des abbés ; pallium du pape et des archevêques… La variété des religieux se décline avec d’innombrables subtilités : coupe des vêtements ; couleur ; longueur des robes ; port de ceintures… Autant de marques pour dire des identités qui se manifestent vers l’extérieur (en se singularisant des fidèles) et l’intérieur (en se différenciant des membres de sa propre famille religieuse). Dans l’hindouisme, les sādhu [renonçants] sont vêtus d’un longhi, aussi appelé kalli mundu ou saram : vêtement en coton en forme de tube, ou un simple pan de tissu, qui couvre le bas du corps à partir de la taille ; au-dessus peut être porté une tunique. Les couleurs déclinent les inflexions spirituelles : safran pour les shivaïtes ; jaune ou blanc pour les vishnouites…
Les laïcs n’échappent pas au poids identitaire du vêtement. Par lui, ils manifestent leurs appartenances. Ce sont les emblèmes portés sur les manteaux et les chapeaux. Pensons aux pèlerins. Au XIIe siècle, le Codex Calixtinus signale :
Les pèlerins qui reviennent de Compostelle rapportent des coquilles […] Les pèlerins les fixent au retour du tombeau de saint Jacques à leurs capes en l’honneur de l’apôtre comme en son souvenir et les rapportent avec grande joie chez eux en signe de leur long périple.
Ce sont également les robes des membres des confréries des pénitents appelées « froc », « sac » ou « hábito » ; leur tête est couverte d’une capuche ou de la capirote (haute cagoule pointue). Les couleurs distinguent chacune noir, bleu, rouge, blanc, bleu…
Le vêtement pour croire
Si le vêtement devient un fait identitaire, il prend place aussi dans une économie de la croyance. Il est alors justifié par un texte sacré. Dans le monde juif, les tzitzit, ou franges rituelles, sont portés sous la forme du châle de prière ou talit. Ils sont revêtus pour l’office du matin ou portés sous les vêtements toute la journée. Chacun affirme que c’est un usage ancestral puisque l’usage est d’inspiration biblique. Ils se fondent sur un passage biblique, Nombre 15, 37-40 :
L’Éternel dit à Moïse : Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur qu’ils se fassent, de génération en génération, une frange au bord de leurs vêtements, et qu’ils mettent un cordon bleu sur cette frange du bord de leurs vêtements. Quand vous aurez cette frange, vous la regarderez, et vous vous souviendrez de tous les commandements de l’Éternel pour les mettre en pratique, et vous ne suivrez pas les désirs de vos cœurs et de vos yeux pour vous laisser entraîner à l’infidélité. Vous vous souviendrez ainsi de mes commandements, vous les mettrez en pratique, et vous serez saints pour votre Dieu.
Mais quelle preuve a-t-on de l’usage ancien des tzitzit ? Elles ne sont abondamment mentionnées dans les documents médiévaux qu’à partir du XIIIe siècle, au moment où se met en place la politique de distinction avec la rouelle. Jusque-là elles étaient peu remarquées ; désormais, elles permettent aux chrétiens de « visibiliser » les juifs ; pour ceux-ci d’affirmer une marque propre éloignée des signes qu’on veut leur imposer (rouelle, chapeau…).
Le vêtement est toujours inscrit dans un discours sur la tradition qui refuse toute discussion ou remise en cause. S’y oppose le discours du chercheur qui met en évidence les évolutions et les changements de portée du signe. Les amish portent des tenues austères : les femmes des robes descendant jusqu’au mollet, des tabliers, des bonnets et des coiffes ; les hommes ont des chemises unies, évitent les ceintures car les boucles pourraient s’apparenter à des bijoux, sont coiffés de chapeaux à larges bords. Cela peut sembler bien uniforme. En fait, l’œil averti remarque de menues variations. Le bonnet est blanc pour les femmes célibataires, noir pour celles mariées. Ces vêtements sont ceux portés par leurs ancêtres au XVIIe siècle, au moment où se crée leur mouvement. Le discours amish préfère avancer des explications bibliques. La coiffe féminine est justifiée par 1 Corinthiens 11, 5-6 :
Mais toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à sa tête ; car c’est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu’elle se fasse tondre ! Mais si c’est une honte pour une femme d’être tondue ou rasée, qu’elle porte un voile !
Une fois de plus, les pratiques vestimentaires sont élevées au rang de tradition faisant fi de leur contexte de création.
Le cas des sikhs est exemplaire. Leur communauté se définit à la fois comme religieuse, ethnique et politique. Ses membres respectent les cinq K, injonctions corporelles et vestimentaires imposées par leur dernier guru en 1699 : kesh, interdiction de couper poils et cheveux ; kangha, peigne retenant les cheveux ; kirpan, poignard ; kara, bracelet en métal ; kaccha, sous-vêtement descendant jusqu’au genou. Il n’y a aucune mention d’un turban. Il est alors un couvre-chef porté par l’élite politique. C’est une pièce de tissu d’une longueur variant de 4,30 m à 7 m ; la couleur safran est liée au courage, au sacrifice et au martyre. À l’occasion d’un mariage, les parents des deux familles échangent des turbans comme manifestation de respect et d’estime mutuelle. Après la mort du chef de famille, son fils aîné reçoit un turban symbolisant sa nouvelle dignité de chef de famille. Confrontés à ce couvre-chef pendant la période coloniale, les Anglais en saisissent l’importance. Ils autorisent les soldats sikhs à le conserver à la place du casque. Le turban est reconnu comme signe distinctif et communautaire par une autorité extérieure.
Il devient, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, un marqueur d’appartenance et une affirmation politique dans la société britannique. En 1965, un chauffeur de bus de Wolverhampton est renvoyé pour s’être présenté sur son lieu de travail avec un turban. Un jugement lui donne raison : le turban est désormais autorisé. Nouvelle affaire en 1973. Le Motor-Cycle Crash Helmet Act rend obligatoire le port d’un casque sur les deux-roues à moteur. Qu’est-ce que les sikhs vont faire de leur turban ? En novembre 1976 est voté le Motor-Cycle Crash Helmets [Religious Exemption] Act qui exempte les sikhs du port du casque. Le turban prend une telle importance qu’en 2004 est créé l’International Turban Day, qui a lieu tous les 13 avril.
Bien d’autres pièces portées permettent d’obtenir un statut d’exception. En 2001, au Canada, éclate l’affaire Multani. Un jeune élève sikh arrive à l’école avec un kirpan porté sous ses vêtements. L’établissement estime qu’il s’agit d’une arme ce qui est interdit par le règlement intérieur. La famille rétorque que c’est un signe religieux, l’interdire serait « violer la liberté de religion de leur fils ». Un accommodement raisonnable est proposé : que la lame du couteau soit soudée afin de ne pas sortir du fourreau. Cela ne satisfait pas les parents. Saisie, la Cour Suprême estime « que bien que le kirpan puisse théoriquement servir d’arme, il était avant tout un signe religieux.
Un vieil adage assure que « L’habit ne fait pas le moine » : est-ce vraiment si sûr ?
En religion, le vêtement n’a pas de statut univoque. Il est un fait mouvant qui se crée sans cesse : il stigmatise ; il identifie ; il distingue ; il invisibilise. Il est tout cela à la fois. Il est religieux par nature, par substitution, par destination, par assimilation. Le vêtement a tant de significations. Celui qui porte et celui qui observe ont rarement le même point de vue. Que de divergences en fonction du moment, du milieu, du genre… Tout peut devenir distinctif. Un petit bonnet blanc porté par une coquette n’est qu’un joli accessoire ; dans les cheveux d’une amish, il est un signe d’identité et une revendication.
Existe-t-il des « vêtements religieux » ? Il n’y a que ce qui, à un moment et dans une société précise, est désigné comme tel. Le discours et le contexte sont plus importants que le tissu.
Philippe Martin, Professeur d’histoire à l’Université Lyon 1
