Le point de départ d’un certain nombre de religions, dont les monothéismes, est assurément un texte ou des textes. Or, qui dit texte dit immédiatement textile, non seulement parce que les deux mots ont la même racine étymologique, le verbe latin texere, qui donne textus, c’est-à-dire un tissu, une trame, puis l’enchaînement d’un récit, et textilis, ce qui est tissé de plusieurs fils, mais aussi parce que le textile est l’une des conquêtes fondamentales de l’humanité. La texture désigne alors à la fois la disposition d’une matière, qu’il s’agisse des mots d’une langue dans un récit ou des fils d’une étoffe.
Le textile n’est donc pas loin du texte, y compris du texte religieux, ni des formes d’apparence, notamment vestimentaires. Il y a davantage encore : il ne s’agit pas seulement d’étymologie, mais d’une structure très forte, presque primordiale, celle du tissage. Certains chercheurs en sciences des matériaux — je pense à Laura Tripaldi dans Menti parallele. Scoprire l’intelligenza dei materiali — invitent à penser l’intelligence non comme une réalité purement cérébrale ou centralisée, mais comme une trame relationnelle, distribuée, matérielle. Il ne pourrait guère en être autrement si l’on songe à l’expression même : tisser une pensée. Comme si la pensée elle-même avait la forme d’un tissu, d’une texture justement.
Ce rapide détour permet de mieux comprendre comment penser une archéologie culturelle entre le texte et le textile, et ici même entre la religion et les apparences vestimentaires. Le lien est paradoxalement très fort, bien qu’il ne soit jamais absolument constitutif. En effet, si le vêtement peut devenir le signe d’une appartenance à une communauté religieuse, à une tradition ou à une communauté de valeurs, il n’en est pas pour autant l’ultime essence. Il manifeste, il rend visible, il inscrit une présence dans l’espace commun ; mais il ne suffit pas, à lui seul, à épuiser ce qu’il donne à voir.
« L’habit ne fait pas le moine »
L’expression française « l’habit ne fait pas le moine » provient d’une affirmation plus précise, énoncée par Innocent III et insérée dans les Décrétales de Grégoire IX : Habitus non facit monachum, sed professio regularis. Littéralement, ce n’est pas l’habit qui fait le moine, mais la profession régulière.
Cet énoncé illustre parfaitement la complexité du rapport entre l’habit du moine — c’est-à-dire, ici, un vêtement reconnu comme religieux — et l’engagement de vie qu’il rend visible. Le texte complet, contrairement à la vulgate de cette expression qui indique seulement que l’habit ne fait pas le moine, explicite pourquoi. La raison est que le moine est tel parce qu’il s’inscrit dans une règle, une communauté, une profession de vie, et non seulement parce qu’il est vêtu comme un moine. Avant tout, il y a donc un engagement, une manière de vivre, une forme d’existence, qui peuvent se manifester aussi par un habit ; mais celui-ci demeure second par rapport à ce qu’il signifie.
Cet énoncé d’Innocent III permettait de distinguer les « faux moines » du Moyen Âge, qui portaient seulement l’habit, des « vrais moines », qui non seulement portaient un habit religieux, mais faisaient surtout profession de vie dans un ordre régi par une règle. Cette phrase révèle ainsi la complexité du marqueur identitaire inscrit dans un habit qui se présente comme religieux ou qui relève d’un témoignage de vie. Le vêtement à lui seul ne suffit pas. Mais, inversement, il n’est pas rien. Il ne crée pas l’engagement, mais il peut lui donner une forme visible, reconnaissable, socialement située.
Les travaux de Roland Barthes, encore d’actualité sur ce point, associent un sens au vêtement dans la mesure où celui-ci est décrit, raconté, commenté. De même, l’accessoire de mode est consacré comme tel par le récit des journaux de mode. Le vêtement devient ainsi un signe parce qu’il est pris dans un discours, dans une narration, dans une grammaire sociale de la reconnaissance. Transposé du Moyen Âge aux sociétés contemporaines, cet énoncé permet de parvenir à un premier élément de conclusion : le récit autour du vêtement contribue à une construction identitaire, sociale et religieuse.
Le vêtement qui se veut la manifestation d’une appartenance devient alors indispensable au récit religieux lorsque ce récit le rend nécessaire, normatif ou simplement incontournable. En termes simples : s’il devient indispensable, pour un homme ou une femme appartenant à une communauté religieuse, de manifester cette appartenance par le port de tel habit, de tel accessoire, de telle couleur ou de telle forme, c’est parce qu’un récit collectif a construit de manière indissociable ce rapport entre vêtement, appartenance et manière de vivre. S’en défaire représente alors un enjeu majeur. Changer d’habitudes vestimentaires implique toujours un changement du regard porté sur soi-même et du regard que les autres portent sur nous ; cela demande un véritable parcours.
Cependant, le vêtement comme marqueur d’un style de vie ou d’une appartenance religieuse ne relève pas seulement d’un récit construit à dessein. Il est d’abord un objet matériel : un tissu, une étoffe, une coupe, une forme, une manière de couvrir ou de découvrir le corps. Il consacre ainsi une apparence, une esthétique, voire un style de vie. Autrement dit, le vêtement marqué par un style de vie centré sur la pratique d’une religion possède un atout fondamental : il est matériel. Il touche le corps avant même d’être interprété comme un signe. Il se porte, se sent, se supporte, se reçoit dans la durée. Il inscrit une manière religieuse d’exister dans l’épaisseur sensible du quotidien.
Porter un imaginaire
Dans le vêtement, l’individu rhabille en quelque sorte son propre récit. Celui-ci ne demeure plus un simple fait de mots, destinés à s’évaporer au moment même où ils sont prononcés. Non, le vêtement reste, parce qu’il est matière : une étoffe, une coupe, une forme. Et plus encore, il est porté sur la peau et, de manière plus générale, sur le corps.
Le vêtement est ainsi une seconde peau, dont la personne ne se défait jamais tout à fait au cours de son existence. Les psychologues, et plus précisément les psychanalystes, ont travaillé sur l’impact des premières sensations et émotions liées au tissu, à l’étoffe, au contact du vêtement sur le corps du nouveau-né. Cette première expérience est suffisamment importante pour accompagner, de manière plus ou moins consciente, les choix vestimentaires individuels tout au long de la vie. Serge Tisseron, à partir du texte classique, bien que daté, du psychiatre français Gaëtan Gatian de Clérambault sur La passion érotique des étoffes chez la femme, a montré à quel point le tissu peut être constitutif de l’imaginaire psychique du sujet.
Or, si le vêtement joue un tel rôle dans la constitution psychique d’un individu — le plus souvent de manière implicite, inconsciente, parfois refoulée, au point de devenir aussi un impensé social -, cela vaut d’autant plus pour un vêtement chargé de sens religieux. Le fait de le porter devient alors un puissant symbole de sa propre manière de croire, de se tenir et d’apparaître. Le vêtement n’est plus seulement un signe relié à un langage ; il est possédé, habité, investi par le corps d’un individu qui s’y reconnaît, surtout lorsqu’il représente la manifestation visible d’un récit de vie.
Il n’est donc pas anodin qu’un vêtement soit porté sur la peau et sur le corps du croyant. Certes, cette affirmation résonne tout particulièrement dans l’univers chrétien, où les lettres du Nouveau Testament disent à plusieurs reprises que le baptisé doit « se revêtir du Christ » (Rm 13,14). Mais sans entrer ici dans la théologie chrétienne, on peut emprunter cette image pour l’appliquer à une anthropologie religieuse du vêtement : le vêtement est ce par quoi une existence croyante prend forme, devient visible, se donne à reconnaître.
Les autres monothéismes, comme les autres religions, déclinent évidemment autrement ce rapport au vêtement. Ce qui importe ici, ce n’est donc pas d’uniformiser les traditions, mais de souligner une constante anthropologique : porter un vêtement peut devenir une manière de porter un imaginaire, une mémoire, une appartenance, une fidélité. Le vêtement agit alors comme un héraut, parfois même comme une bannière. Il annonce quelque chose, non par un discours explicite, mais par une présence.
C’est peut-être là la force d’un vêtement chargé de sens religieux : il est porté. Il ne demeure pas dans le domaine des idées. Il passe par le corps, par les gestes, par la marche, par l’exposition au regard d’autrui. Moines, prêtres, sœurs, religieux, évêques, papes, pour rester dans le champ catholique, mais aussi rabbins, pasteurs, femmes voilées, hommes portant la kippa, sikhs portant le turban, ou encore croyants revêtant un vêtement rituel à certaines occasions : tous et toutes manifestent, de manière diverse, un renvoi à autre chose qu’eux-mêmes.
Au fond, cela paraît simple, presque évident : il suffit de s’habiller. Et pourtant, dans ce geste ordinaire, quelque chose de très profond peut se jouer. Le vêtement devient un étendard discret ou assumé, une manière de faire apparaître une fidélité, une mémoire, une discipline ou une appartenance. Chaque religion, chaque tradition, chaque croyant entretient son propre rapport à l’habillement. Mais une constante demeure : se vêtir peut devenir une manière de rendre visible une foi, une pratique, une religion, c’est-à-dire un style d’existence.
Alberto Fabio Ambrosio, Professeur de théologie et d’histoire des religions à la Luxembourg School of Religion & Society
