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La religion façonne-t-elle les expériences sexuelles ?

Publié le 16/02/2026 par Vigie de la Laïcité
Avec Marion Maudet

Publié le 16/02/2026
Par Vigie de la Laïcité
Avec Marion Maudet

Manifestations contre le mariage entre personnes de même sexe, controverses autour du port du voile dans les espaces scolaires ou périscolaires, scandales sexuels dans l’Église, etc. : la politisation religieuse des questions de genre et de sexualité concerne de nombreux sujets. Celle-ci laisse toutefois entière la façon dont les religions peuvent façonner, en pratique, les expériences sexuelles des fidèles.

Cet article pose la question de savoir quel rôle joue la religion dans les expériences de la sexualité des fidèles, en proposant un focus sur l’expérience des jeunes catholiques et musulman-es en France hexagonale1Cette focalisation s’explique par les trop petits effectifs des autres confessions religieuses (judaïsme, protestantisme) dans les enquêtes statistiques sur la sexualité. Pour des enquêtes qualitatives sur le sujet, nous renvoyons notamment à la thèse de Marine Bismuth (2021) sur les socialisations amoureuses des jeunes passés par des espaces d’entre-soi juifs en France, et au travail de Louise Chabanel (2024) sur les jeunes protestant-es évangéliques.. Il revient sur trois dimensions principales : d’abord, la diversification du répertoire sexuel et le rapprochement des pratiques entre catholiques et personnes sans religion. Ensuite, la façon dont le couple ancre la sexualité des fidèles, dès la jeunesse – comme espace d’expérience de la sexualité (pour les femmes), ou comme horizon légitimant des formes d’expérimentation hors du couple (pour les hommes). Enfin, la façon dont les religions tendent à renforcer l’attachement à la famille hétéroparentale, tout en voyant en leur sein ou à leurs marges se constituer des espaces de remise en cause de l’hétéro-norme.

Analyser sociologiquement les rapports entre religions et sexualités implique de les penser à l’aune des rapports sociaux dans lesquels ils s’insèrent. C’est tout particulièrement le cas des rapports de genre : on sait que la sexualité (en particulier la norme hétérosexuelle) produit le genre (Clair, 2013), tout autant que les religions instituées tendent dans l’ensemble à essentialiser l’existence de deux groupes de sexe séparés, complémentaires et hiérarchisés, tout autant que l’hétérosexualité procréative obligatoire (Rochefort et Sanna, 2013). De plus, il s’agit de prendre en considération le mouvement commun de relative individualisation des conduites, tant religieuses que sexuelles. Michel Bozon (2005) parle, au sujet de la sexualité, d’une « individualisation sous contrainte » (sociale). Plus spécifiquement, il s’avère qu’en matière de sexualité, les discours sont nombreux (Bozon, 2014), et proviennent aujourd’hui de sources diversifiées (famille, école, médecins, expert-es, pairs, etc.). Les discours religieux constituent donc une source parmi d’autres, dont la légitimité peut être mise en doute (Portier, 2012). Plus que le respect de contrôles externes (des règles édictées, des injonctions précisément énoncées), les individus régulent leurs conduites en suivant des normes largement intériorisées.

 

1. La sexualité des catholiques : une sexualité comme les autres ?

 

En matière de pratiques sexuelles (âge au premier rapport sexuel, pratique de la masturbation, visionnage de pornographie, pratiques bucco-génitales, etc.), le répertoire sexuel des personnes catholiques s’est largement rapproché de celui des personnes sans religion depuis les années 1970, ce pour les femmes comme pour les hommes (Maudet, 2017). Pour ne prendre qu’un exemple, parmi les 20-49 ans, en 1970, les personnes non pratiquantes déclaraient plus fréquemment avoir lu plus de 5 livres érotiques au cours de leur vie (7 % des femmes, 24 % des hommes) que les personnes pratiquantes régulières (2 % des femmes, 8 % des hommes). En 2006, les différences entre catholiques et personnes sans religion sont faibles, voire nulles : 22 % des femmes et 52 % des hommes catholiques accordant de l’importance à la religion dans leur vie déclarent regarder souvent ou parfois des films pornographiques, contre 22 % des femmes et 57 % des hommes sans religion. Toutefois, l’âge d’entrée dans la sexualité différencie les trajectoires sexuelles des femmes selon l’appartenance religieuse catholique : il est plus tardif pour les femmes catholiques que pour les femmes sans religion d’appartenance. Ainsi, en 2006, 25 % des femmes catholiques accordant de l’importance à la religion ont eu un premier rapport sexuel avant 16 ans, contre 40 % des femmes sans religion d’appartenance. En 2023, 45 % des femmes catholiques affirmées ont un rapport sexuel avant 18 ans (63 % des femmes sans religion) (Fantoni-Decayeux et Régnier-Loilier, 2025). Les expériences sexuelles des personnes musulmanes se distinguent, à plusieurs niveaux, de celles des personnes sans religion : d’une part, elles déclarent moins souvent se masturber, regarder des films pornographiques, ou pratiquer la fellation (Maudet, 2017) ; d’autre part, elles entrent plus tardivement dans la sexualité, pour les hommes comme pour les femmes (Fantoni-Decayeux et Régnier-Loilier, 2025).

 

2. L’horizon conjugal de la sexualité des croyant-es

 

L’âge d’entrée plus tardif dans la sexualité pour les femmes catholiques et les personnes musulmanes peut s’interpréter de différentes manières. Il peut s’agir, d’abord, d’une mise en pratique des normes religieuses en matière de sexualité qui incitent notamment les femmes à inscrire la sexualité au sein du couple marié. Si les femmes catholiques ont souvent leur premier rapport sexuel en amont d’un mariage, l’ancrage conjugal de la sexualité reste central, alors que l’enquête récente sur la sexualité des jeunes adultes (Envie, 2023) met au jour la diversification des formes relationnelles au sein desquelles la sexualité peut avoir lieu (couple, relations suivies, relations d’un soir) (Bergström et Maillochon, 2025). Dans le cas des jeunes femmes catholiques rencontrées, l’enjeu est moins l’expérience de la sexualité, que celle d’un couple dans lequel elles peuvent se projeter. En ce sens, pour elles, c’est moins la sexualité qui fonde le couple, comme l’a montré Michel Bozon (1991) pour l’ensemble de la population, que le couple qui permet, et garantit, une sexualité légitime et épanouissante. De fait, ces catholiques s’ancrent dans une orientation intime « conjugale » (Bozon, 2001) : la sexualité ne peut être vécue, pensée et discutée que dans les frontières du couple. La pornographie, en ce sens, est une conduite anti-conjugale, puisque faisant intervenir un tiers dans le duo amoureux (Maudet, 2024). Si les jeunes hommes catholiques n’entrent pas plus tardivement dans la sexualité que les hommes sans religion, le discours d’une fraction d’entre eux révèle la manière dont le religieux vient consolider des frontières de genre et de classe, et constitue un élément distinctif dans l’espace des masculinités. En particulier, les jeunes hommes issus de la bourgeoisie, et appartenant à une frange conservatrice du catholicisme, peuvent afficher une éthique sexuelle du contrôle et de la modération, qui repose soit sur des pratiques concrètes marginales et de ce fait valorisées (attendre le mariage, par exemple), soit sur la mise en scène de leur désarroi quand ils dévient de la morale sexuelle affichée (en ayant des relations sexuelles sans lendemain). Dans tous les cas, ces hommes mettent en avant les difficultés à résister au désir sexuel, présenté comme difficilement contrôlable, et propre à leur sexe (ibid).

Du côté des personnes musulmanes, deux pistes explicatives peuvent être avancées pour comprendre leur entrée plus tardive dans la sexualité : au-delà du respect des normes religieuses de sexualité, et de l’attachement au couple et au mariage (qui pèse, ici aussi, différemment sur les femmes et sur les hommes), l’expérience de la sexualité peut être moins facilement accessible aux jeunes hommes musulmans, en partie racisés, qui peuvent faire l’expérience de discriminations dans leurs relations affectives et sexuelles (Trawalé, 2025), en n’ayant pas accès aux mêmes espaces de sociabilité et de rencontre hors ligne et en ligne que les autres hommes. Comme pour les jeunes hommes catholiques, il s’agit, pour eux, de mettre en scène la réalité de leur désir sexuel (confirmant leur statut d’homme) et des difficultés d’y résister, en empruntant parfois à une rhétorique culturaliste essentialisante (en particulier en évoquant leurs racines « méditerranéennes ») (Fidolini, 2018 ; Maudet, 2024).

 

3. La religion peut aussi être une ressource en matière de genre et de sexualité

 

Enfin, les textes des religions instituées reposent à la fois sur l’affirmation de la différence et de la complémentarité des sexes et sur la défense de la norme hétéroparentale. C’est aussi le cas du discours d’une partie des fidèles, qui considèrent plus souvent que deux femmes, ou deux hommes, ne peuvent pas élever un enfant ensemble, ou encore qu’avoir un enfant homosexuel leur « poserait des problèmes » (Maudet, 2017). Les mobilisations contre le mariage entre personnes de même sexe, en 2012-2013, constituent un exemple frappant d’une mobilisation conservatrice prenant notamment racine dans le catholicisme pour défendre un modèle de société centré sur la famille hétéroparentale (Béraud et Portier, 2015). Ce constat général ne doit toutefois pas masquer la diversité interne aux groupes religieux, et la diversité des configurations possibles en matière de positionnement à l’égard de l’hétéro-norme. En particulier, une partie des catholiques revendique plutôt un attachement à la famille (affirmant qu’une femme, ou un homme, ne peut pas réussir sa vie sans avoir d’enfant), que celle-ci soit hétérosexuelle ou non (Maudet, 2024). Des travaux soulignent, enfin, l’ambivalence du religieux sur ces questions. D’abord, les personnes appartenant aux minorités de genre et de sexualité sont, dans l’ensemble, moins fréquemment affiliés à une religion, et plus largement critiques du religieux. Toutefois, ce résultat ne vaut plus quand on s’intéresse à des dimensions spirituelles de l’existence, d’après une enquête du Pew Research Center en 20242https://www.pewresearch.org/short-reads/2025/08/22/religion-and-spirituality-among-lgbt-americans/, consulté le 11/02/2026. aux Etats-Unis. Plus encore, une étude récente menée au Canada (Gelly et Pullen Sansfaçon, 2022) montre que pour certain-es jeunes trans et non binaires, des formes de spiritualités peuvent constituer des espaces refuges leur permettant de questionner leur identité de genre, ou leurs expériences biographiques. Enfin, des initiatives féministes variées de relecture et queerisation des textes, d’organisation de célébrations inclusives, etc. (Dubrulle, 2025) interrogent les discours les plus conservateurs sur les questions de genre et de sexualité. Ces initiatives ne sont pas nouvelles (De Gasquet, 2019 ; Dumons et Maudet, 2025), mais elles peuvent prendre des formes renouvelées (en passant, notamment, par les réseaux sociaux3On peut citer, par exemple, le compte instagram de Jamal Ouazzani, fondateur de Jins Podcast (137 000 followers), un podcast sur l’amour, la sexualité, le genre pour les Arabes et/ou musulman-es et auteur de l’ouvrage Amour – Révolutionner l’amour grâce à la sagesse arabe et/ou musulmane (Leduc Société, 2024).). Penser les rapports entre religions et sexualités invite donc à se détacher des discours les plus audibles qui tendent à masquer la diversité interne aux religions et à la complexité des pratiques et des positionnements en matière de genre et de sexualité.

 

Marion Maudet, Maître de conférences à l’université Lumière Lyon 2, autrice de Maudet M. (2024), Au commencement était le couple, Sexualité, amour et religion chez les jeunes, PUF.

 

Bibliographie

 

BERAUD C., PORTIER P., 2015, Métamorphoses catholiques : Acteurs, enjeux et mobilisations depuis le mariage pour tous, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 205 p.
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BISMUTH M., 2021, Couple, judéités et normes républicaines : les socialisations amoureuses de jeunes adultes passés par des espaces d’entre-soi juifs en France, These de doctorat, Université Paris Cité.
BOZON M., 1991, « La nouvelle place de la sexualité dans la constitution du couple », Sciences sociales et santé, 9, 4, p. 69‑88.
BOZON M., 2001, « Orientations intimes et constructions de soi. Pluralité et divergences dans les expressions de la sexualité », Sociétés contemporaines, 1, 41‑42, p. 11‑40. https://doi.org/10.3917/soco.041.0011
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BOZON M., 2014, « Cinquante ans de sociologie de la sexualité. Évolution du regard et transformations des comportements depuis les années 1960 », dans SERVAIS P. (dir.), Regards sur la famille, le couple et la sexualité. Un demi-siècle de mutations, L’Harmattan, Louvain-la-Neuve (Belgique), p. 47‑67.
CHABANEL L., 2024, « Socialisation évangélique et « pureté sexuelle ». La place de la morale sexuelle dans l’engagement des jeunes », Agora débats/jeunesses.
CLAIR I., 2013, « Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie ? Retour sur quarante ans de réticences », Cahiers du genre, 54, p. 93‑120.
DE GASQUET B., 2019, « Quels espaces pour les féminismes religieux ? », Nouvelles Questions Féministes, 38, 1, p. 18‑35.
DUBRULLE B., 2025, « Qu’est-ce qu’une mosquée inclusive ? Enquête à Londres et Paris », ThéoRèmes. Penser le religieux, 22. https://doi.org/10.4000/13i7v
DUMONS B., MAUDET M., 2025, « Introduction », Genre & Histoire, 36. https://doi.org/10.4000/15dyq
FANTONI-DECAYEUX T., REGNIER-LOILIER A., 2025, « Les “premières fois”. Calendriers diversifiés du premier baiser et du premier rapport », dans BERGSTRÖM M. (dir.), La sexualité qui vient. Jeunesse et relations intimes après #Metoo, Paris, La Découverte.
FIDOLINI V., 2018, La production de l’hétéronormativité. Sexualités et masculinités chez de jeunes Marocains en Europe, Toulouse, Presses universitaires du midi, 238 p.
GELLY M.A., PULLEN SANSFAÇON A., 2022, « « Mon identité est enracinée dans ma pratique spirituelle » : quand les jeunes trans et non binaires « queerisent » la spiritualité au Québec », Genre, sexualité & société, 27. https://doi.org/10.4000/gss.7349
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ROCHEFORT F., SANNA M.E., 2013, « Introduction », dans ROCHEFORT F., SANNA M.E. (dirs.), Normes religieuses et genre: Mutations, résistances et reconfiguration (XIXe-XXIe siècle), Paris, Armand Colin, p. 9‑22.
TRAWALE D., 2025, « Zoom 8. La discrimination raciale dans la vie affective et sexuelle », dans BERGSTRÖM M. (dir.), La sexualité qui vient, La Découverte, p. 267‑269. https://doi.org/10.3917/dec.bergs.2025.01.0267

Notes de bas de page

  • 1
    Cette focalisation s’explique par les trop petits effectifs des autres confessions religieuses (judaïsme, protestantisme) dans les enquêtes statistiques sur la sexualité. Pour des enquêtes qualitatives sur le sujet, nous renvoyons notamment à la thèse de Marine Bismuth (2021) sur les socialisations amoureuses des jeunes passés par des espaces d’entre-soi juifs en France, et au travail de Louise Chabanel (2024) sur les jeunes protestant-es évangéliques.
  • 2
  • 3
    On peut citer, par exemple, le compte instagram de Jamal Ouazzani, fondateur de Jins Podcast (137 000 followers), un podcast sur l’amour, la sexualité, le genre pour les Arabes et/ou musulman-es et auteur de l’ouvrage Amour – Révolutionner l’amour grâce à la sagesse arabe et/ou musulmane (Leduc Société, 2024).

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