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Le Coran et l’habit musulman

Publié le 01/06/2026 par Vigie de la laïcité
Avec Jacqueline Chabbi

Publié le 01/06/2026
Par Vigie de la laïcité
Avec Jacqueline Chabbi

L’habit musulman comme fait d’actualité

 

Peut-on dire qu’il existe aujourd’hui un habit musulman ? A regarder autour de soi, que ce soit ici en France, en Europe, dans les Amériques, ailleurs encore, et bien sûr dans les pays qui se revendiquent musulmans, alors oui certainement, dans toutes ces localisations, il y a un habit musulman avec certaines variantes régionales. Il ne peut échapper à personne que cet habit concerne avant tout les femmes. L’idée qu’il existe un habit musulman essentiellement féminin s’est imposé partout aujourd’hui, que ce soit par ceux et celles qui le revendiquent ou par ceux et celles qui le dénoncent comme tel. Cette idée s’est matérialisée dans la fabrication de cet objet dit musulman avec donc une connotation religieuse affichée comme vêtement spécifique qui est présenté avec les mots en quasi-totalité d’origine arabe qui le nomment. C’est ainsi que sur les sites de vente qui prolifèrent sur internet, surtout depuis une dizaine d’années, moult photos présentent cette vêture portée par de jeunes mannequins au visage soigneusement maquillé mais aussi, sur certains autres sites, dont le visage est caché. Il l’est souvent aujourd’hui par un smartphone tenu en main devant son visage par la jeune femme qui pose et cela sans aucun doute pour donner un argument de vente plus attractif comme symbole d’une référence religieuse qui resterait totalement en phase avec la modernité. Ce qui est maintenant présenté sur les sites considérés en tant que modest fashion conduit également à organiser des défilés de mode dédiés, notamment en lien avec la période du mois de ramadan. L’habit musulman dans sa version féminine s’impose donc à la vue de tous, aujourd’hui et partout. Elle ne peut faire l’objet de déni.

Même si un habit masculin parallèle a parfois cherché à émerger, s’il s’est lui aussi matérialisé en vêture spécifique, la diffusion en est restée minime. Mais surtout cet objet, bien que se réclamant de ce qui aurait été la tenue dite « du Prophète », n’a jamais été considéré comme ayant un caractère d’obligation. La seule obligation masculine est pileuse, du moins dans certains pays se réclamant officiellement d’une norme proclamée musulmane. Elle se traduit par le fait d’arborer une barbe souvent fournie et broussailleuse à l’exemple de la représentation de la barbe que ceux qui s’en réclament imaginent avoir été celle du « Prophète » comme modèle incontournable.

L’objet d’habillement dit musulman qui prend la forme d’un habit féminin est décliné dans certains pays musulmans préférentiellement en couleur sombre, mais parfois aussi en couleurs moins austères. Il couvre obligatoirement la tête ne laissant rien entrevoir de la chevelure. Il est souvent conjoint à une robe longue qui enveloppe amplement le corps dont les formes ne se voient plus. En revanche, c’est seulement dans certaines régions qu’il couvre aussi le visage, dissimulant même parfois les yeux derrière un masque ajouré. Les dénominations désignant cette vêture renvoient le plus souvent à l’arabe. Il s’agit du hijâb pour le voile de tête qui couvre aussi sur la poitrine mais laisse le visage entièrement découvert et de l’abaya pour la robe ample qui descend jusqu’aux pieds. Deux autres termes vont plus loin dans le fait de se soustraire aux regards. Le niqab couvre le visage ne laissant apparaître qu’une fente pour les yeux. Quant à la burqa, seulement imposée dans l’actuel Afghanistan, elle en rajoute en plaçant un tissu ajouré devant la fente des yeux qui donc voient sans être vus. Le tchador, seul mot qui ne renvoie pas à l’arabe mais au persan combine dans un même ensemble le voile de tête qui laisse apparaître le visage et la vêture ample qui descend jusqu’aux pieds et qui est normalement de couleur noire.

 

Un préalable pour l’historien : contextualiser le texte du Coran

 

Face à cette prolifération de noms, d’images et d’objets qui revendiquent de se rattacher à une qualification dite musulmane, qu’en est-il du point d’origine de ce rattachement au regard de la réalité historique. Elle est évidemment d’abord celle d’un texte qui est celui de référence pour tous les croyants d’aujourd’hui, celui du texte du Coran lui-même. Il convient dès lors de considérer le texte pour ce qu’il est sans y introduire ce qui ne s’y trouve pas. Or s’attacher à considérer ce qui dans le Coran renvoie au vêtement féminin aurait de quoi étonner celui qui partirait de la terminologie foisonnante utilisée aujourd’hui. On est avec le Coran dans une situation paradoxale puisque la vêture féminine s’y trouve réduite à seulement trois mots. De plus, ces mots ne renvoient en rien à ce qui serait un uniforme coranique, mais simplement à des habits portés ordinairement par les femmes de l’époque. En fait, le propos coranique porte non pas sur un habillement qui pourrait être qualifié de coranique, mais uniquement sur la conduite à tenir et donc pas du tout sur le vêtement à porter. Il importe dès lors de contextualiser la situation pour s’attacher à comprendre de quoi il retourne. A partir du texte du Coran lui-même et de la lecture critique d’éléments à retrouver dans l’historiographie postérieure on voit alors se dessiner le scénario d’une situation précise. Elle montre l’inspiré du Coran non pas – comme se plaît à le narrer la tradition valorisante postérieure – en prophète triomphant qui régenterait comme par miracle la vie de l’ensemble des tribus implantées de longue date à Médine dans la grande oasis où il a pu venir se réfugier après avoir été banni de La Mecque, sa cité d’origine. L’exilé y a simplement la charge de gérer le groupe de ceux, hommes et femmes, qui le rejoignent. Il le doit et c’est pour lui une tâche de première importance de façon à ne pas être pris en défaut par ceux qui l’ont accueilli à cause de ce qui relèverait d’une conduite inappropriée de l’un des siens qui perturberait la vie locale. Il est en effet responsable de leur conduite. Mais avant tout l’action politique dans laquelle il s’engage pour tenter de ramener les mecquois à sa cause pourrait être compromise par une conduite de l’un ou l’autre des membres de son groupe qui le mettrait en difficulté vis à vis de ses hôtes. Cela apparaît clairement dans le texte du Coran à propos de son action politique elle-même comme dans le cas d’un combat engagé imprudemment qui avait conduit à la mort de jeunes médinois, non membres du groupe des exilés. Les pères en fureur en avaient rendu responsable celui qui avait engagé ces jeunes gens à combattre. Un passage coranique ne manque pas de tenter de corriger l’erreur en demandant à son « prophète » de changer de conduite en lui intimant un « consulte-les », à comprendre comme étant un préalable à toute action prochaine (3, 159). C’est dans ce contexte que doivent être comprises les recommandations coraniques de bonne conduite qui concernent aussi bien les hommes que les femmes, avant tout ceux qui sont désignés par le terme arabe de mu’minûn (voir par exemple le passage de 24, 30 qui cible le bon comportement à adopter pour les hommes avant qu’il soit question des femmes dans le verset suivant). Le terme mu’minûn que l’on traduit généralement de façon extrapolative par les « croyants » renvoie en fait en contexte premier à l’idée de « ralliement ». Cette terminologie cible donc le groupe de ceux, issus de diverses tribus bédouines ou des montagnes de l’ouest arabique et peu au fait des mœurs citadines. Ils ont rejoint Médine pour participer aux actions que mène l’exilé pour faire avancer son projet politique, celui de faire entrer son ancienne cité dans l’alliance de son dieu ce qu’il fera finalement aboutir un peu plus deux ans avant sa mort (date présumée 632). C’est donc en tenant compte de ce contexte spécifique de terrain qu’il faut envisager la question coranique du vêtement féminin.

 

La question du mot hijâb

 

Commençons par un mot bien connu aujourd’hui pour désigner le vêtement de celles qui sont dites « porter le hijâb ». Le texte du Coran réserve alors des surprises car si le terme hijâb y compte quelques emplois, il ne désigne aucune sorte de vêtement ni pour les femmes ni pour personne. Alors, bien entendu, on peut répondre que, dans toutes les langues, le sens des mots évolue parfois de façon importante en fonction des usages qui en sont faits par leurs utilisateurs à différentes époques surtout sur une durée millénaire comme c’est le cas du texte de croyance d’une religion vivante. Le problème consiste alors dans le fait que le port dit du hijâb comme celui d’autres pièces de vêtement actuelles dites « musulmanes » est perçu comme tirant sa légitimité de ce qui aurait été prescrit formellement dans le texte du Coran lui-même ce qui en ferait une obligation pour toute musulmane qui tient à respecter les règles de sa religion. Le mot hijâb renvoie à une racine arabe qui donne l’idée générale de « soustraire quelque chose au regard » en le masquant, non derrière un vêtement mais derrière un rideau. Le sens d’origine est à retrouver dans le passage coranique de 33, 53 où il est dit à des invités masculins qui partagent un repas avec Muhammad dans le local constitué d’une seule pièce où il les reçoit qu’ils ne doivent pas aller voir derrière le rideau donc derrière le hijâb, là où se trouve la femme qui a préparé le repas. C’est d’ailleurs la même chose dans une tente de nomade. Un rideau sépare la partie avant de la tente, celle de la réception des hôtes du chef de tente, de la partie arrière celle réservée à sa famille.

 

La vêture féminine dans le Coran (jilbâb et khimâr)

 

Seuls trois passages mentionnent un nom de vêtement à supposer féminin dans le Coran (33, 59 ; 24, 31 et 60). Le passage de 33, 59 mentionne le terme jilbâb (utilisé au pluriel jalâbîb dans le texte) qui semble renvoyer à un vêtement ample comme le serait un manteau enveloppant. Il aurait été porté par les citadines ayant statut d’épouses ou de filles de clan tribal quand elles sortent de chez elles. Le verset est même beaucoup plus précis puisqu’il concerne « les épouses et les filles » du rasûl, le « messager » (autrement dit Muhammad lui-même) ainsi que « les femmes de ceux qui l’ont rallié », nisâ’ al-mu’minîn, donc les épouses de ses partisans émigrés. Il ne s’agit pas d’imposer à ces femmes un uniforme, mais de se faire « reconnaître » pour ce qu’elles sont en portant ce manteau de sortie citadin afin de ne pas être « importunées » (les deux mots étant présents explicitement dans le verset) comme pourraient l’être leurs servantes esclaves présentes elles aussi sur place. En revanche, dans le cadre de ce moment temporalisé, le texte ne permet pas de généraliser. Le propos ne concerne pas les médinoises, femmes de clan des tribus locales qui dépendent uniquement de leurs pères ou de leurs époux et à propos desquelles l’émigré mecquois ne saurait prononcer aucune parole d’injonction. On est donc manifestement dans une situation conjoncturelle précise, celle du groupe des émigrés eux-mêmes. Or ce groupe est certes composé d’exilés mecquois qui sont au fait des mœurs citadines. Mais il l’est tout autant et peut-être plus de jeunes partisans issus du monde bédouin ou des bergers des hautes montagnes de l’ouest arabique qui sont eux largement ignorants de ces mœurs et dont la conduite inadaptée est régulièrement ciblée comme dans le passage précité sur le hijâb ou encore dans des passages comme 49, 2 et 4 concernant leur manière d’aborder et de se comporter avec le « Messager », c’est-à-dire Muhammad lui-même.

Le second passage qui mentionne un nom de vêtement est celui de 24, 31. Cette fois il concerne le khimâr, le voile de tête qui descend jusque sur la poitrine (utilisé dans le texte avec la forme pluriel khumur). Là encore, il ne s’agit pas d’une tenue sortie de nulle part qui serait imposée, mais de la coiffure traditionnelle que l’on porte sur la tête et qui est suffisamment ample et couvrante pour qu’on puisse s’en envelopper le haut du corps. Il ne s‘agit pas de pudeur – terme si souvent mis en avant aujourd’hui – mais bien plus concrètement de se protéger physiquement, d’abord de l’ardeur solaire si présente et même mortelle dans l’Arabie aride et, tout autant, du redouté samûm (notre simoun) le vent de sable brûlant qui souffle plus souvent qu’à son tour. Cette fois il est enjoint aux femmes, non pas de porter le khimâr puisque c’est ce dont elle se couvrent normalement la tête mais de le ramener sur leur poitrine pour ne pas laisser apercevoir la « naissance de leur seins », juyûb. Là encore cette injonction répond à un contexte précis dont rend compte l’entourage du verset lui-même. En effet, dans les deux versets de 24, 29-30, il est enjoint aux membres masculins du groupe des émigrés de baisser le regard en présence des femmes et à celles-ci de faire de même et aussi de ne pas exposer leur parure pour se faire remarquer des susdits.

 

De la nécessité d’une interprétation en situation

 

Si on veut échapper à l’extrapolation, un tel passage ne se comprend correctement que si on le ramène à la situation de l’habitat médinois qui est décrit dans les sources comme ayant été celui de l’inspiré du Coran. Or cet habitat présente des caractéristiques qui seraient proprement impensables à certains doctrinaires d’aujourd’hui puisqu’il aurait mêlé hommes et femmes dans un espace commun qui pouvait être de nature à favoriser ce qu’on pourrait appeler une promiscuité certaine. Cet espace commun aurait été, selon ce qu’en disent les historiographes, celui d’une grande cour entourée par les chambres de chacune des épouses du « Prophète », mais aussi où circulaient en permanence les hommes de son groupe. Les plus démunis d’entre eux et souvent les plus jeunes, issus de la montagne ou du désert et qui n’avaient pas trouvé à se faire héberger ailleurs auraient même été en permanence présents sur place, abrités sous un auvent appelé la suffa, terme non coranique utilisé par les historiographes postérieurs.

Quant au dernier passage celui de 24, 60, il porte sur la vêture des femmes qui sont plus en âge de procréer. Il est dit qu’il leur est loisible de ne plus porter les « vêtements », thiyâb (terme général) des épouses et de se vêtir plus librement à condition pour elles également ne pas chercher à se faire remarquer par leur parure.

Que conclure donc, d’un point de vue historique, de ces passages coraniques, sinon le fait que les obsessions actuelles sur le vêtement féminin relèvent de l’époque qui les produit, celle d’aujourd’hui, mais, en aucun cas, de ce que donne à comprendre leur texte sacralisé de référence dans la lecture de son époque première.

 

Jacqueline Chabbi, Professeur émérite d’arabe et historienne à l’Université Paris 8

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